Carrie : Une Saison 1 en dents de scie

Porté à l’écran à plusieurs reprises, on retiendra principalement des adaptations de Carrie le film de Brian De Palma sorti en 1976 qui retranscrivait parfaitement l’ambiance tendue et lourde du roman original écrit par un King carburant à l’alcool et autres drogues. 47 ans plus tard, c’est Mike Flanagan, habitué aux œuvres du romancier, qui reprend le flambeau à travers une série aussi intéressante que déstabilisante.

Bien que la série de Prime reprenne le matériau de base du roman, l’idée de moderniser l’ensemble a du sens en cela qu’elle creuse des thématiques déjà centrales du livre à commencer par le harcèlement scolaire. Toutefois, à l’inverse de l’excellente série Adolescence (Netflix), Carrie s’attarde autant sur la harcelée que la harceleuse, autrement dit Chris Hargensen. C’est l’une des premières différences avec le livre et plutôt que d’essayer de créer de l’empathie pour ce personnage, la série nous dépeint une jeune femme mal dans sa peau, n’arrivant pas à vivre le divorce de ses parents ainsi que les déboires financiers de son père. Tout ceci va impacter directement sur son moral et l’inciter à aller très loin, trop loin, dans sa relation toxique avec Carrie, jeune fille venant d’arriver au lycée de Chamberlain. Si on retrouve à nouveau l’adolescente ayant toujours vécu sous la coupe de sa mère tyrannique qui l’a élevé en la préservant du monde extérieur, le tout est cette fois traité de façon quelque peu différente.

Ainsi, bien que Margaret White (excellente Samantha Sloyan) soit toujours une religieuse convertie, cet aspect n’est finalement jamais vraiment central, Flanagan préférant axer son récit autour des humiliations subies par Carrie et l’implication de sa mère pour la défendre, aussi bien face au proviseur du lycée (très justement campé par un Matthew « Scream » Lillard moins excessif qu’à l’accoutumée) que face aux lycéens en usant des réseaux sociaux pour dénoncer les auteurs des faits. Cet aspect a le don de surprendre et s’avère à double tranchant. Ainsi, si d’un côté, le tout est bien plus actuel et donne à Margaret une dimension plus protectrice que jamais vis à vis de Carrie, ceci a le désavantage d’affaiblir drastiquement la tension entre le mère et la fille et par là même la force du récit original. Cet état de faits sert donc la nouvelle vision de Flanagan qui assume pleinement une orientation plus paranormale, jusqu’à verser par moments dans une sorte de Heroes lorsque Carrie, consciente de ses pouvoirs, essaie de les maîtriser en s’entraînant pendant ses heures libres.

Cet aspect de l’adaptation est, il faut l’avouer, plutôt déstabilisant même si il s’intègre dans une volonté de prolonger l’histoire sur une deuxième saison tout en installant le show dans une sorte de Kingverse à travers de nouveaux personnages issus d’un autre roman de l’écrivain ou bien encore l’évocation du Shining. Si je laisserai sciemment de côté tout ceci pour vous préserver la surprise, ce parti-pris ne se fait pas sans heurts. Déjà, en affublant Carrie de Emmaline, sa nouvelle amie, ceci minimise grandement l’impact de Sue qui devient dès lors moins importante dans l’évolution de la télépathe. En faisant de Margaret une sorte de Justice Warrior, un pathos se crée alors que le personnage reste malgré tout une tortionnaire qui a «séquestré» sa fille durant des années en omettant notamment de lui enseigner tous les petits désagréments liés au passage à l’adolescence. Le ressenti est donc étrange et dessert la tension des derniers épisodes et ce malgré la scène du bal par ailleurs teasée en ouverture du premier épisode puis mentionnée tout au long de la série bien que ne parvenant jamais à égaler la fin tétanisante du film de de Palma.

Si la comparaison, avec le film et le roman, n’est pas toujours à l’avantage de la série, reconnaissons tout de même à cette dernière une volonté de s’émanciper à travers des personnages plus creusés bien qu’ici aussi, certains choix soient discutables. On a par exemple encore du mal à comprendre l’une des révélations finales tant elle ne sert pas nécessairement le propos du scénario qui aurait aisément pu s’en passer. Billy s’avère également moins menaçant même si ce choix est contrebalancé par la présence plus importante de Chris qui se lie avec lui contre Carrie dont l’interprétation de Summer H. Howell se situe à mi chemin entre celle de Sissy Spacek et Chloé Moretz. Affichant une beauté juvénile (malgré ses 22 printemps), l’actrice s’avère néanmoins très crédible dans son jeu. Jeune fille découvrant un monde qu’elle ne connaît pas, Carrie subit alors de plein fouet certaines vérités mais aussi la violence de ses pairs promptes à redoubler de perversité pour simplement briller auprès de leurs camarades de classe. Néanmoins, c’est ici que le traitement de Chris devient plus intéressant en cela que malgré son statut éligible de «Prom Queen», elle se définit davantage à travers les actes de son entourage, que ce soit ceux de son père, de Sue ou même de Tina, afin de glisser de plus en plus vers une toxicité à l’encontre de tout son lycée. Plus original et surtout représentatif d’un mal être plus global pouvant parfois mener à des tueries de masse. Il aurait d’ailleurs été très intéressant de creuser cet aspect simplement esquissé dans le premier épisode lors d’un exercice.

Notons enfin si la fin de cette Saison 1 se montre bien moins féroce et terrifiante que celle du roman, elle extrapole certains éléments du livre, notamment la toute dernière lettre de Melia Jenks, afin de proposer une histoire alternative qui sera développée dans une deuxième saison. On pourra trouver à y redire, autant dans l’atmosphère véhiculée que ce qu’elle présage pour la suite, d’autant que la volonté de rallonger l’histoire pour s’adapter au format sérial ne lui permet pas de proposer un dernier arc digne du roman puisque dévolu à étendre la mythologie en ouvrant des portes pour l’avenir. Espérons néanmoins que Mike Flanagan assume jusqu’au bout ce parti pris en sachant négocier les virages qu’il devra prendre pour offrir à son adaptation de Carrie une conclusion digne de ce nom.

La première saison de Carrie assume certains choix afin d’installer dans la durée la série qui a déjà été renouvelée pour une Saison 2. Construit sur la trame du livre, le show s’en éloigne, use de certains éléments pour intégrer l’histoire de Carrie dans une sorte de Kingverse, modernise habilement l’histoire, approfondit certains personnages mais se montre bien moins terrifiant et viscéral que le roman et le film de De Palma. Le résultat global est loin d’être sans intérêt mais on se demande déjà si Mike Flanagan a bien fait d’étendre autant ce récit assez court en empruntant certaines pistes plus proches de Stranger Things que de l’oeuvre de Stephen King.

Yannick Le Fur

Yannick Le Fur

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